Les clés de l’écriture – #11

— CLÉ # 11 —

Rendez les autres personnages indispensables

Pour gagner l’intérêt du lecteur, vous devez faire en sorte qu’il apprécie autant les personnages secondaires que le protagoniste æ l’antagoniste. Plus ces personnages comptent, plus votre récit sera passionnant. Tant que cette myriade de personnalité sera le garant de l’intérêt et de l’émerveillement du lecteur, vous n’aurez rien à craindre. Faites en sorte d’équilibrer les péripéties de l’intrigue et les comportements des personnages pour donner envie de lire la suite.

La compassion appelle l’attention. Le lecteur s’attache rarement à des personnages s’il ne ressent pas de l’empathie compte tenu de ce qu’ils subissent ou doivent surmonter. Si un personnage n’est pas impliqué dans le conflit principal qui oppose le protagoniste à l’antagoniste, il n’a pas sa place dans le récit. Si, d’un autre côté, son rôle est déterminant ou apparaît comme tel et que les autres dépendent de lui pour leur propre objectif, alors il peut marquer les esprits et susciter la curiosité indépendamment de sa personnalité. Il faut savoir distinguer la caractérisation d’un personnage de son implication dans l’histoire. Le récit devient captivant lorsque les autres personnages concourent à la résolution du conflit æ permettent au protagoniste d’atteindre son objectif. Vous devez, selon les aspects de la dramaturgie que vous maîtrisez le mieux, imaginer et échafauder un récit tel qu’en quelques pages, et malgré l’effort nécessaire pour plonger dans votre univers, le lecteur s’attache aux personnages, s’inquiète pour leur sort et partage leurs aspirations. Alors il aura envie de lire la suite pour savoir ce qui leur arrive et ce qu’il devienne.

Le principe est limpide : rendez chaque personnage utile. Si le fait d’inclure un personnage pénalise l’intrigue voire la complexifie, abstenez-vous. Il y a de nombreux moyens pour parvenir à telle fin ; le meilleur est d’attribuer un talent, une fonction ou une compétence absolument nécessaire pour le protagoniste et lui garantir la victoire. Veillez à ce que tout personnage secondaire se rende nécessaire en toute occasion. Le lecteur aime mieux suivre les aventures des personnages qui font preuve d’initiative que des personnages dépendants et attentistes. Nul besoin d’employer des archétypes ; il suffit qu’il dispose d’une capacité inédite qu’aucun autre personnage ne soit en mesure de faire. Il faut que le protagoniste ait besoin distinctement de certains personnages sans pour autant que le rôle de l’un se fasse au détriment d’un autre. Et s’ils ne sont pas réellement indispensables et qu’ils remplissent une autre fonction sans implication dans le conflit ou l’évolution du protagoniste, il faut que l’histoire semble ne pouvoir se passer d’eux et que le lecteur ait plaisir à les suivre.

L’astuce consiste également à faire en sorte que les autres personnages participent à l’évolution du protagoniste, lequel changera au fil des rencontres, des épreuves et des déconvenues. Quand ce dernier l’emporte sur l’antagoniste sans forcer la main aux autres personnages ou sans leur nuire et quand leur aide ou leur utilité apparaît cohérente avec l’histoire, votre intrigue déteint une indéniable force. Le meilleur moyen de parvenir à cet effet est de créer une relation de dépendance ou de coopération. Le protagoniste a besoin des autres, il est faible, ou incapable de progresser sans les autres personnages ; faites-en sorte de lier étroitement leurs routes que le fait de les séparer lui apporte les plus grandes difficultés, ou du moins vous épargne un temps précieux à créer d’autres personnages avec une fonction similaire. Assurez-vous que chaque personnage soit le seul à faire ce qu’il fait, que leur vie et celui du protagoniste soient inextricablement liés. Une fois une telle relation établie, vous avez une bonne amorce narrative et le potentiel pour développer un récit qui emportera le lecteur.

Il peut sembler commode de penser que le protagoniste ultime doit être indépendant et progresser grâce à son unique volonté et ses seuls efforts. La réussite implique cependant des relations entre des personnages ; le protagoniste aura toujours besoin des autres comme alliées, comme soutien ou même comme associés. Le protagoniste totalement indépendant ne confère aucune épaisseur au récit : il agit, mais il n’a pas d’intérêt. L’idéal est de faire dépendre les autres de lui au point que le protagoniste brille à travers une indépendance inversée : c’est le besoin que les autres personnages ont du protagoniste qui lui donne son importance, voire l’auréole de noblesse au point que le lecteur l’admire.

De plus, évertuez-vous à cerner leurs aspirations profondes plutôt que de jouer au marionnettiste en poussant les personnages où vous le souhaitez. En effet, tenir les gens en haleine, c’est la politesse élémentaire pour un auteur ; s’en tenir à la caractérisation d’un personnage, voilà une chose moins aisée. Car il peut être tentant d’y déroger au profit d’impératifs scénaristiques à dessein de créer un retournement qui surprend le lecteur. Or ce dernier doit être surpris par un élément auquel il ne s’attend pas, non par un comportement qui n’est pas cohérent avec un trait de personnalité. Quand l’intrigue n’est plus menée par les agissements des personnages, mais que ces derniers sont manipulés, le récit perd de sa substance et le lecteur risque de déceler les décisions de l’auteur derrière certaines actions. Les personnages doivent subir les péripéties, et certainement pas votre volonté. Le seul moyen de ne pas tomber dans ce travers repose soit sur une construction minutieuse du récit en amont, soit il implique de se laisser guider par les agissements de ses personnes. À partir du moment où vous serez surpris par votre création, le lecteur le sera forcément.

Un autre point : n’imaginez pas que la qualité d’un personnage ne repose que sur les interactions et les relations qu’ils possèdent avec le protagoniste ou l’antagoniste. En fait, le risque est de rendre les personnages secondaires sans consistance. Le pire étant de réduire le rôle majeur du protagoniste. Il est possible de contrôler les actions de ses personnages ; mais pas l’appréciation qu’en tirera le lecteur. Inutile de vouloir contrôler son ressenti, cela n’engendre que des récits complaisants, peut-être distrayants, mais sans profondeur et sans éclat. Mieux vaut que les personnages dépendent d’eux mutuellement par nécessité, pour ensuite tisser des liens d’amitié et d’affections entre eux plutôt que de les animer d’abord par la sympathie pour ensuite que leurs rencontres soient gouvernées par le besoin. Ainsi, le lecteur préférera suivre des personnages qui évoluent au point d’agir au profit d’autrui et au détriment de leur propre intérêt.

Cette clé d’écriture comporte une faiblesse : lier les autres personnages au protagoniste le rend dépendant d’eux. Essayer de le dépasser signifie se débarrasser de ceux pouvant apporter leur concours – c’est-à-dire laisser le protagoniste seul, ne se liant à personne. Tel est le ressort des tragédies où un personnage évolue sans le moindre soutien face à des puissances qui le dépassent, ce qui revient à éliminer toute aide et conserver que les personnages faisant obstacle au protagoniste. Faire en sorte que le protagoniste se mesure à tout le monde augmente l’incertitude quant à sa quête et intensifie le conflit au centre du récit.

Toutefois, pareil procédé a un prix : l’isolement. Tout protagoniste progressant par lui-même évolue très peu psychologiquement et les efforts déployés paraissent peu crédibles.  Cela suscite moins d’empathie de la part du lecteur, car cet isolement peut être perçu comme de l’obstination. De plus, le chemin qui mène le protagoniste à atteindre son objectif s’avère plus long, sinueux et pénible, et donc potentiellement ennuyant. Certes, un protagoniste qui réussit tout tout seul impressionne, mais il peut aussi lasser. Autrement dit, associer au protagoniste des personnages secondaires demeure plus efficace que d’écrire une aventure solitaire, qui reste plus difficile à maîtriser d’autant qu’il y a moins d’occasions d’explorer la personnalité avec des dialogues. Mieux vaut placer le protagoniste dans une position où il doit s’allier plutôt que rechercher une victoire individuelle.

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