Minas Tirith, une place faible 3/3

Une anomalie

L’architecture se révèle être un excellent vecteur pour communiquer la paralysie accablant le monde au moment de l’undécante-unième l’anniversaire de Bilbon. Le seigneur Denethor est prostré dans le silence du palais, entouré seulement par de sombres pensées et les statues rutilantes des anciens rois. Théoden a l’esprit empoisonné par Gríma et la Moria est à peu de chose près une catacombe géante. Ce contraste entre la civilisation représentée par une architecture digne et la corruption des gouvernants participe pour l’essentiel au sentiment de catastrophe imminente dans la Terre du Milieu qui est renforcé par l’omniprésence des ruines. Les tours de guet d’Amon Hen et d’Amon Sûl sont décrites comme des ruines avec une maçonnerie lézardée par le temps et l’usure des combats. Et bien sûr, la ville d’Osgiliath est abandonnée.

Osgiliath

Toutefois, si ce déploiement d’images spectaculaires aide à la compréhension de la nature exacte du conflit en Terre du Milieu, ils dissimulent des détails troublants. D’un point de vue scénaristique, il y a un élément qui s’apparente à une grossière anomalie dans la continuité de l’altération des forces humaines. Le mythe Tolkien, celui du brillant écrivain d’Oxford élaborant son histoire comme un orfèvre enfilant des perles, tant à s’écorner légèrement quand on s’attarde sur une vision globale de son œuvre, en tout cas de la trilogie. Il n’est pas question d’attaquer l’auteur en tant que tel, mais plutôt de briser l’aura qui le nimbe comme le Pape de la Fantasy et de cesser d’excuser les faiblesses du récit par la richesse de son univers. Tolkien lui-même en avait conscience, en témoigne l’abondante correspondance avec son fils Christopher où il exprimait ses doutes et la difficulté qu’il rencontrait à rendre cohérent des textes dont l’écriture était distante par des années de recherche et de création. C’est un excellent constructeur de monde, mais ses récits ne sont pas mirifiques. L’examen approfondi de son œuvre n’est pas pertinent céans, il importe davantage de se concentrer sur les éléments en corrélation avec le sujet des fortifications.

Le siège de Minas Tirith semble être un bégaiement du second tome de la trilogie tant les similitudes sont nombreuses avec l’assaut du gouffre de Helm. Il est question dans les deux cas d’une menace en provenance d’une tour contrôlée par Sauron : Isengard envoie son armée au gouffre, tandis que les troupes assiégeant Minas Tirith viennent de Barad-dûr. Les peuples accablés se réfugient dans une place fortifiée ancienne et prestigieuse, prétendument imprenable, mais qui présentent les mêmes défauts : une armée en sous-effectif, l’absence de douves et de pont-levis, une unique entrée et aucun système défensif externe. À chaque fois le combat est court, une nuit au gouffre et deux jours pour la Cité Blanche, et la place forte accuse une brèche dans l’enceinte provoquée par l’ennemi, une bombe dans l’égout pour l’une et un bélier pour l’autre. Enfin, alors que les créatures pénètrent les lieux et que le son de leurs pas hardis semble sonner le glas, une aide providentielle se manifeste avec les Erkenbrands et les Huorns accompagnés au gouffre de Helm, et Aragorn secondé du Rohan et des morts pour le siège de Minas Tirith, avec dans les deux cas, Gandalf qui sauve la mise. Tout ceci fait un peu répétitif, et le siège du Retour du Roi délivre une désagréable impression de déjà vu en dépit des variances. Même Peter Jackson ira jusqu’à tourner sur le même site les deux attaques. Les mêmes ressorts scénaristiques conduisent à la même issue, ainsi, l’incertitude présente au gouffre de Helm est moins présente à Minas Tirith.

Le siège d’Osgiliath demeure bien mystérieux. Il est abordé de manière similaire dans les livres et dans les films, en étant traité rapidement, sans doute pour mieux refléter l’imminence et la violence de l’adversaire dont la progression semble implacable. Pourtant, il s’agit d’un épisode qui en plus de faire vaciller les forces gondoriennes, fait vaciller les lecteurs des ouvrages faisant preuve d’une bonne mémoire. Osgiliath est importante dans le sens où elle est le théâtre de conflits bien avant les premiers combats de la Guerre de l’Anneau. En 1437 du Tiers Âge, lors de la Lutte Fratricide, la ville fut incendiée et le palantír fut perdu dans les eaux de l’Anduin. La population fut lourdement atteinte lors de la Grande Peste en 1636, ce qui contribua à son déclin pour perdre son statut de capitale quatre ans plus tard au profit de Minas Anor. Lors de la prise de Minas Ithil par les Nazgûl, en 2002 du même âge, les derniers habitants désertèrent. À partir de cette période, Osgiliath devint un terrain d’affrontement entre Minas Tirith et Minas Morgul. En 2475, la ville fut totalement saccagée par les légions Uruk-Hai du Mordor, et bien que l’attaque fut repoussée, la ville fut alors totalement désertée pour n’être plus jamais repeuplée.

Après avoir été ravagée par le feu, la maladie et les armes, et être demeurée un champ de ruines pendant un peu plus de mille ans, Osgiliath, ou ce qu’il en reste, est à nouveau attaquée par Sauron le 20 juin 3018, qui entend faire passer ses troupes en utilisant les ponts sur l’Anduin, seul accès à la rive ouest. Or c’est faux. En effet, Sauron a déjà franchi le fleuve en 3429 du Second Âge pour aller toquer à la porte de Minas Anor après avoir pris Minas Ithil. À cette époque, Osgiliath et ses ponts n’existaient pas étant donné que la ville a été fondée à la fin de cet âge, après que l’ennemi ait été repoussé en Mordor. Ainsi, Sauron avait forcément trouvé un autre moyen ou un autre endroit pour faire passer ses troupes au-delà du fleuve, et on est en lieu de penser qu’il aurait pu faire de même sans traverser Osgiliath qui était vaguement fortifiée, en tout cas avec quelques garnisons sur place. Tolkien ne donne aucune indication mis à part le fait que le fleuve Anduin est le plus étroit à Osgiliath, ce qui suppose plus de facilité pour le franchir. Cet argument n’est pas recevable puisque les troupes gondoriennes sont surprises par des embarcations assemblées par les orques, ce qui prouve que l’armée ennemie pouvait très bien franchir le fleuve sans les ponts ailleurs.

Embarcations

De plus, Sauron a fait rebâtir un siècle plus tôt Barad-dûr, probablement par des gobelins. Il avait ainsi à disposition les moyens, le savoir-faire et la main d’œuvre pour ordonner la construction d’un pont sur l’Anduin. Cela aurait d’ailleurs était plus malin de la part du seigneur des ténèbres de sorte à faire diversion à un endroit, et débarquer à d’autres afin de multiplier les points de pénétration dans le royaume du Gondor pour forcer les troupes à se disperser plutôt que de les affronter en un unique endroit, d’autant qu’Osgiliath est pour Sauron synonyme de défaite.

En effet, la ville lui a été reprise par deux fois, la première en 2475, et la seconde en 3018, moins de trois semaines après l’avoir conquise. Il faut savoir que Boromir quitte Minas Tirith le 4 juillet pour se rendre au conseil d’Elrond à Fondcombe, et qu’à cette date, il a réussi à reprendre le contrôle de la cité. Il est donc étonnant que Sauron s’acharne à vouloir faire traverser son armée un lieu qui lui a résisté par deux fois, et ce en sachant qu’il a usé d’un autre moyen inconnu un âge plus tôt. C’est d’autant plus incompréhensible qu’avec les soldats de Minas Tirith sur place, il aurait pu créer l’effet de surprise en passant ailleurs, et les prendre à revers pour ensuite assiéger la citadelle dont les forces auraient été réduites.

Osgiliath suscite l’interrogation par un autre aspect. La ville est prise le 10 mars 3019 après un assaut long et pénible. Comment se fait-il qu’une cité en ruine depuis plus de mille ans et sans la moindre fortification ait pu résister 9 mois, tandis que la formidable et l’imprenable Minas Tirith cède au bout de deux jours ? Voilà qui entache sérieusement le talent de Tolkien, car soit Minas Tirith est une forteresse en papier crépon, soit le scénario a été conçu avec les pieds. En outre, la puissance de l’armée ennemie et le crédit de Sauron en ressortent entamés puisqu’il n’y rien de victorieux à assiéger Minas Tirith : la cité mal entretenue, mal conçue, mal gouvernée et l’armée gondorienne ayant subi de lourdes pertes à Osgiliath. De plus, Sauron aurait pu et aurait dû attaquer le Gondor pendant que Saroumane attaquait le gouffre de Helm. Même avec une victoire au gouffre, Minas Tirith aurait été prise parce qu’Aragorn n’aurait pas emprunté le chemin des Morts, et de même, Théoden n’aurait pas pu réunir à temps l’armée du Rohan pour secourir le Gondor. Cela est d’autant plus troublant que Sauron n’ait pas agi de la sorte sachant qu’il avait éprouvé cette stratégie d’une attaque sur deux fronts en 2951 en envoyant Khamûl, l’un des Nazgûls, prendre le contrôle de Dol Guldur afin d’entrer en guerre contre la Lòrien et le royaume sylvestre de Thranduil. Ainsi, non seulement Sauron ne reproduit pas des méthodes qui lui furent bénéfique, mais il persiste en niant ses échecs passés pour les reproduire.

Sans son amateurisme, Sauron aurait dû gagner ; ce n’était pas un coup d’essai, la victoire était à portée de main, pour ne pas dire évidente. Certes, le coup fut moins puissant qu’il aurait dû l’être, car Sauron a précipité son attaque sur le Gondor du fait de la provocation d’Aragorn via le palantír d’Orthanc à Isengard, et son coup s’est pour ainsi dire égaré. Au lieu d’être la quintessence du mal absolu, le Seigneur des anneaux se confond en ridicule en passant davantage pour un tacticien brouillon et capricieux.

Une utopie

Critiquer Tolkien et ses éventuelles lacunes en architecture apparaît à la fois audacieux et hâtif. Minas Tirith n’est pas une forteresse : c’est une utopie. Tolkien, comme tout démiurge, a cédé à la tentation de coucher sur le papier une cité parfaite, sinon qui en présente nombre de caractéristiques. Les sept niveaux concentriques sont très probablement empruntés à l’ouvrage de Tommaso Campanella : La Cité du Soleil, publié en 1602, où une cité comprend sept enceintes portant le nom des sept planètes connues de l’époque (la découverte de Neptune date de 1846 par Johann Grottfried Galle, et celle de Pluton de 1930 par Clyde Tombaugh, laquelle fut rétrogradée planète-naine en 2008).

Cité du Soleil

La référence est d’autant plus manifeste que Minas Anor, l’ancien nom de Minas Tirith, signifie en sindarin « La Tour du Soleil ». Cette idée soutenue par Curtis Hoffmann voit également comme probable source d’inspiration la tour à sept étages dans Un Voyage en Arcturus de David Lindsay. Cette hypothèse n’a rien d’absurde puisque le royaume du Gondor fut fondé après la chute de Númenor, plus particulièrement, de la submersion de l’île de Númenor. C’est un détail qui a son importance : l’un des noms donné à cette île est Atalantë. En effet, de l’aveu même de Tolkien, Númenor constitue une variation de l’histoire de l’Atlantide. La cité mythologique est décrite dans le Critias par Platon comme étant la demeure de Poséïdon qui siégeait dans une forteresse ceinte de deux anneaux de terre et trois de mer. Il n’est donc pas étonnant que Sauron, le seigneur des anneaux, ait pu concevoir quelque appétence pour une cité présentant pareille géométrie. Si Minas Tirith est voulue comme une cité idéale, elle n’est pas parfaite et entretient plus de points communs avec la peinture de Pieter Breughel de la Tour de Babel, illustrant la volonté des Hommes de tutoyer les cieux, d’où l’aspect détraqué de la ville médiévale.

Tour de Babel

L’essentiel du débat ne porte donc pas sur la crédibilité de Minas Tirith en tant que forteresse, mais sur sa vraisemblance au sein de l’œuvre. Ce faisant, il n’est pas possible de blâmer Tolkien sachant qu’il voulait que la citadelle soit assiégée, et qu’on ne peut pas lui tenir rigueur pour avoir imaginé son histoire comme il l’entendait. Tolkien reste en premier lieu un auteur populaire, si bien que les défauts de la Tour de Garde ne demeurent que des tergiversations de second ordre au regard de la manière dont le récit s’infléchit pour soutenir une idée. Il n’est donc pas envisageable de faire le reproche à Tolkien d’avoir imaginé Minas Tirith trop faible tout simplement parce que cela relève davantage de choix littéraire que d’erreurs de conception de son monde. En effet, aucune des règles de l’univers n’est enfreinte, qui reste cohérent malgré la magie omniprésente qui aurait pu laisser le champ libre à quelques deus ex machina. Tolkien a donc préféré ménager l’effet dramatique en ne faisant pas Minas Tirith trop forte au risque de donner trop d’espoir au lecteur et ainsi garder la tension intacte. L’exploit de l’armée du Mordor aurait Toutefois été plus grand s’il ne reposait pas sur les faiblesses intrinsèques de la citadelle.

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Il n’en demeure pas moins que Minas Tirith est un délire architectural, un gâteau de mariage historiciste avec un glaçage italien. Chaque forme urbaine possible du Moyen Âge à la Renaissance est coincée dans une ville qui se dresse au milieu d’une nature noble. Cependant, cette soupe hétéroclite de styles divers communique un message singulier et direct au spectateur, à savoir qu’il est question non pas d’une ville, mais d’une allégorie de la civilisation qui s’érige et s’élève au milieu du chaos. Il faut davantage y voir une allusion à notre propre condition et notre profonde humanité, en l’occurrence notre imperfection, et donc celle de nos créations. Minas Tirith est donc tout à fait logique dans le sens où elle se veut grandiose, pour accuser en réalité des défauts que les forces du mal exploiteront.

Pour le coup, Tolkien a parfaitement rendu la culture britannique. La grande Bretagne n’est en effet pas connue pour sa science matière de défense militaire sachant que la Manche a toujours protégé ce territoire des invasions. Il n’est pas étonnant pour un pays comme la France avec des ennemis potentiels sur toutes ses frontières terrestres d’avoir vu naître un prodige de la poliorcétique en le nom de Vauban. Si les Britanniques sont moins doués pour bâtir des forteresses, force est de constater qu’ils le sont plus pour raconter des histoires. Après la publication du dernier tome, un article du The Times Literary Supplement du 25 novembre 1955 disait que quels que soient les défauts qu’on lui trouvait, Le Seigneur des anneaux possédait quelque chose d’indéfinissable et de marquant, qui fait que « même une simple lecture ne sera pas oubliée de sitôt ». Une œuvre n’a donc pas être parfaite, du moment qu’elle procure du plaisir, toute autre considération est secondaire. Le talent de Tolkien est d’avoir un univers si puissant et un récit si envoutant qu’il occulte les menus défauts, défauts nécessaires puisque sans eux, il n’y aurait aucun contraste permettant d’apprécier les nombreuses qualités de son œuvre.

Un commentaire


  1. Très belle analyse. Ta conclusion me laisse toutefois l’impression que tu as voulu ménager la chèvre et le chou, là où ton étude m’a convaincu des choix désastreux de l’auteur en matière d’architecture. Quel était ton but au juste ? Si effectivement, de tels choix n’enlèvent rien à la superbe et l’épique du récit, des impressions qui me restent de ma lointaine adolescence, je suis d’avis que J.R.R. Tolkien ne mérite son aura que parce qu’il est un précurseur et pour les qualités qui étaient les siennes propres (un excellent linguiste par exemple), mais assurément pas comme auteur de roman accompli.

    Le regard est pourtant bien plus critique sur les films qui ont, à mon sens et a bien des égards, enrichi l’oeuvre dont elle est l’adaptation. On en retient le plus souvent le souffle de l’aventure et la grandiloquence du propos architectural, sans voir les écueils encore plus grossier dont elle hérite en la matière. Ce n’est pas grave en soi, car ça ne nuit pas spécialement à l’intrigue, mais je me rends compte à quel point la moindre imperfection dans l’attention suscitée par ce récit fantastique aurait pu mettre en avant les incohérences que tu soulèves. Je suis toutefois peut-être optimiste en pensant que seule une analyse à froid peut vraiment nous permettre de croiser cette conclusion.

    Attention, encore de nombreuses coquilles dans ces articles et particulièrement la troisième partie (mots manquants, mot pour un autre, problème de conjugaison et j’en passe).

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