Minas Tirith, une place faible 2/3

Une inversion

Les plans de Minas Tirith seraient proposés à un seigneur du Moyen-Âge ou de la Renaissance qu’il n’en voudrait pas. Ce n’est pas pour rien que les plans de forteresses circulaires proposés par Alberti à la Renaissance ne furent jamais mis en application et n’ont eu pour seule utilité que de nourrir le phantasme des architectes de concevoir des cités de géométrie ronde.

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La forme radioconcentrique de Tour de Garde est en effet sujette à caution. Il n’existe aucun indice qui permet de déterminer si cette organisation est issue d’une volonté bien définie ou si elle est le fruit d’un agrandissement successif, à la manière des villes européennes qui reconstruisaient un mur d’enceinte pour protéger les nouveaux quartiers. Dans tous les cas, il s’agit d’une disposition malheureuse quand l’ambition nourrie est d’être imprenable. Il faut savoir qu’une masse humaine présente des propriétés comparables aux liquides, si bien que la mécanique des fluides peut tout à fait s’appliquer à l’étude des déplacements de foules, en l’occurrence, une armée. Dans ce domaine, les formes courbes assurent une meilleure circulation, ce qui se vérifie dans la nature avec le tracé des fleuves qui se tortillent en de multiples circonvolutions avant de se jeter dans la mer, et il n’existe aucun cas de cours d’eau naturel présentant des angles droits. En effet, l’orthogonalité est une création humaine, et tout de qui est carré freine plus efficacement la circulation quand ce qui est courbe la facilite. La forme ronde de Minas Tirith n’est donc pas adéquate puisqu’elle concourt aux déplacements à ses abords comme un fluide ou un gaz virevoltant sur les courbes de la carrosserie d’une voiture bien dessinée. Ainsi, il est absurde d’adopter pareille géométrie quand l’objectif est de bloquer les assaillants. Une forteresse se doit d’avoir des angles brisés, soit autant de facettes pour tirer sur l’ennemi, multipliant les angles de mirs, ce qui est une force pour la défense et un redoutable handicap pour l’attaquant qui doit gérer plusieurs fronts.

À cet égard, Minas Tirith est particulièrement pénalisée. Le mur extérieur du niveau le plus inférieur — désigné sous le nom d’Othram (« Mur de la Cité ») — est particulièrement haut et épais, sa surface lisse est constituée d’une roche noire semblable à celle dans laquelle avait été taillée la formidable tour Orthanc. Tous les murs de la cité sont blancs à l’exception de celui-ci ; détail qui passera à la trappe dans les films. Ce mur constituait en théorie une défense remarquable et assurait à la cité une inviolabilité pratiquement parfaite en cas de siège. L’argument de la solidité ne tient pas, car dans les faits cela n’est absolument pas le garant d’une défense à toute épreuve. L’assaut du gouffre de Helm en témoigne. En effet, si les forteresses de Vauban parvenaient à maintenir en respect toute forme d’ennemi, cela était possible grâce aux arrêtes bastionnées, permettant d’abattre quiconque attaquait de front l’enceinte. Ces volumes se dégageaient du mur d’enceinte de la citadelle pour offrir le moyen de tirer sur le flanc des assaillants, voire pratiquement dans leur dos. C’est tout l’inverse à Minas Tirith. La forme courbe n’autorise que des tirs en tangente de l’arc de l’enceinte si bien qu’un poste trop éloigné ne peut pas tirer à cause de la courbure à la manière d’une île dissimulée derrière l’horizon de l’océan. Les soldats gondoriens ne peuvent donc atteindre leur ennemi qu’à son aplomb, limitant le nombre de projectiles potentiels là où le système Vauban permettait de mobiliser des dizaines de soldats sur une cible. Minas Tirith inverse cette proportion à l’avantage de l’ennemi.

Impression

Ceci dit, quelle que soit la robustesse d’un mur, il reste un mur, avec un sommet, et à moins qu’il ne se dresse jusqu’aux cieux, il est franchissable. Indestructible, peut-être, mais pas infranchissable, aucun mur ne l’est, si bien que Minas Tirith n’est pas à l’abri de toute une panoplie d’engins de siège comme les tours mobiles ou même simplement les échelles, à condition d’être correctement protégées et que les défenseurs soient neutralisés. Par ailleurs, si un mur ne frôle pas le ciel, il ne descend pas non plus jusqu’au tréfonds de la terre, si bien qu’un tunnel est une option tout à fait envisageable et qui s’est vérifiée lors de nombreux sièges au cours du Moyen-Âge. De plus, la nature irrégulière des murs adoptée dans les films, avec des volumes saillants, offre plus de points faibles aptes à être entamés. Une surface lisse où les boulets roulent et devient, est nettement plus appropriée, d’ailleurs, c’est ainsi qu’est décrit le premier mur d’enceinte dans les livres. Peter Jackson a tranché pour le spectaculaire et l’esthétique, probablement qu’une ceinture noire obsidienne aurait eu un impact moins saisissant que les menues excroissances architecturées visibles à l’écran.

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Peu importe, l’avantage stratégique que supposent le nombre et l’épaisseur des enceintes est ici réduit à néant puisque Minas Tirith s’étale tout en hauteur sur le flanc du mont Mindolluin. La cité est sensée faire 300 mètres de haut en comprenant la flèche d’Echtelion, cependant Tolkien n’a jamais précisé le diamètre de la cité. La géographe américaine Karen Wynn Fonstad avait publié un atlas de la Terre du Milieu en 1991 où elle estimait ladite mesure à 3100 pieds, soit environ 945 mètres. Dans le film, ce rapport de proportion ne semble pas respecté puisque la forteresse paraît aussi haute que large. Pour être plus précis, elle adopte des dimensions similaires à celle d’une pyramide, si bien que la hauteur avoisine les deux tiers de la longueur de la base, en l’occurrence son diamètre concernant Minas Tirith, lequel est plutôt de 600 mètres environ. Cela constitue une faiblesse supplémentaire puisqu’avec 7 enceintes, elles se retrouvent séparées de seulement 75 mètres, alors que les dimensions supposées de Fonstad assuraient un écartement de presque 120 mètres. En effet, un trébuchet, comme en possède l’armée de Sauron, pouvait envoyer des boulets de plus de 100 kilos à plus de 200 mètres avec une cadence d’un à deux tirs par heure. Ainsi, en admettant que les engins de siège soient positionnés à 100 mètres de la première enceinte, les orques pouvaient atteindre deux lignes de fortifications dans le film, puisque la seconde étant 75 mètres plus loin, elle était dans le rayon d’action puisqu’en dessous des 200 mètres. Or avec un diamètre plus large et un écartement d’autant, cela porte à 220 mètres la seconde enceinte, soit au-delà de la portée de la machine. De toute manière, l’armement de Sauron dans les films comme dans les livres est étrange, car un trébuchet comme mangonneau ne peut pas dépasser les 150 à 200 mètres. Des balistes auraient été bien plus appropriées, avec une portée de 500 mètres et une cadence de tir plus grande. Cela aurait permis d’être hors de portée des propres trébuchets de Minas Tirith et de leurs archets.

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Ainsi, les sept murs d’enceinte ont beau se trouver à l’intérieur de la citadelle, ils restent très exposés et constituent des cibles très faciles à atteindre à l’aide d’un trébuchet correctement manœuvré. Cela est confirmé quand Gimli constate de son œil expert que la meilleure maçonnerie de la ville est dans les niveaux inférieurs, a priori ceux censés être les plus anciens et les plus à même d’être au contact de la bataille. On peut facilement en déduire que les niveaux supérieurs sont moins résistants et sans doute plus décoratifs, bien que plus anciens. Vauban avait très bien compris cela, et élaborait systématiquement ses forteresses avec le moins de volumes élevés, jusqu’à enterrer le maximum de bâtiment. Cela réduisait les surfaces exposées à l’ennemi, et les murs se révélaient être de gigantesques contreforts, si bien que même en tirant au canon des semaines durant, ils ne pouvaient pas s’écrouler, encore moins ouvrir une brèche puisqu’il y avait de la terre derrière et que la ville était en amont. Les gens oublient trop souvent que grâce au génie de Vauban et ses constructions, le territoire de la France est demeuré inviolé pendant près de deux siècles. Bien entendu, la France n’est pas le Gondor, et l’époque de Vauban ne correspond pas au Moyen-Âge, mais il est admis qu’une place forte orthogonale et basse est plus difficile à prendre d’assaut qu’une pièce montée architecturale.

Une absence

Un élément attire l’attention au point d’en devenir obsédant, notamment parce qu’il brille par son absence : les douves. Ce sont généralement des fossés larges et profonds remplis d’eau, creusés de manière à former un obstacle contre les attaques des remparts et autres fortifications. L’usage des engins de siège, comme les tours, les béliers, qui nécessitent l’accès aux murs d’enceinte, aurait été rendu difficile voire impossible avec des douves, si bien que l’armée n’aurait pas pu frapper l’unique porte de la citadelle. Minas Tirith est sensée être un fleuron d’urbanisme militaire et de défense, mais elle n’a pas de douves ! Peut-être l’architecte était-il apparenté à celui qui a conçu le gouffre de Helm car lui aussi n’en avait pas. Toujours est-il qu’une place forte sans douve, c’est comme une maison sans toit, ça n’a pas de sens. Minas Tirith serait perchée sur un éperon rocheux ou fichée sur une île, cela se comprendrait, or que se soit dans les descriptions de Tolkien comme dans les films, la cité est entourée par les champs du Pelennor, soit une vaste plaine, plate et dégagée. Rien ne justifie leur absence, pas même l’argument de transposition historique au Moyen-Âge puisque les douves sont un système de défense très ancien comme en atteste la forteresse de Bouhen dans l’Égypte ancienne. La place forte date de la XIIe dynastie, soit deux mille ans avant notre ère, et elle avait des douves.

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Quand bien même, c’est incohérent de doter Minas Tirith d’une enceinte faite d’une pierre extrêmement solide pour de l’autre côté imaginer une porte d’entrée à l’efficacité symbolique. Ainsi, sans douve, elle n’est pas protégée par un pont-levis, ce qui explique pourquoi le bélier Grond a pu si facilement l’atteindre. De plus, la porte n’est pas doublée comme c’est souvent le cas pour les forteresses de bonne taille, et elle ne dispose pas de herse.

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À dire vrai, et pour faire preuve d’un minimum d’honnêteté intellectuelle, le seul avantage stratégique notable de Minas Tirith réside dans son implantation et sa circulation interne. Suspendue sur le flanc de la montagne, la citadelle force l’adversaire à attaquer sur un unique front, permettant de protéger en arrière des édifices importants, et il ne serait pas absurde de penser que les greniers, les arsenaux et les résidences y aient pris place. L’ordonnancement interne oblige quant à l’assaillant, en cas de pénétration, à emprunter une unique route tortueuse en lacet avec tout du long des pièges et des dispositifs pour ralentir l’ennemi et rendre son ascension pénible. Minas Tirith présente ainsi la particularité d’être une sorte de poupée gigogne urbaine, misant sur ses sept enceintes comme un outil défensif sûr là où les forteresses n’en comptaient généralement que deux à l’image de Carcassonne, qui n’a jamais été prise. Un inconvénient pour les assiégeants à n’en pas douter… Oui, mais quid des défenseurs ? Amener des troupes d’un niveau à l’autre devait être plutôt long et fastidieux selon le matériel (les armures et les projectiles pour les engins de guerre devaient sont lourds et peu aisés à manipuler) et les compagnies devaient souvent arriver en retard, d’où l’importance de correctement positionner les troupes. Or Denethor ayant un peu perdu l’esprit, Boromir étant décédé, le moral assez bas, il y a fort à parier que cette répartition ne pouvait pas être optimale.

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Toutefois, si cet atout est important, il est révélateur des lacunes militaires de la cité : elle compte davantage sur cette disposition que sur un système en externe. Une bonne forteresse doit impérativement empêcher toute pénétration, et il est illusoire d’avoir la prétention d’être une place forte imprenable, quand sa principale spécificité militaire se fonde sur l’éventualité d’une brèche et d’une incursion ennemie. C’est une conception introvertie et pessimiste.

Un déclin

Une autre lecture de la ville réside dans l’analyse de son environnement, de son système de défense externe, et sur ce point, nous savons en vérité peu de choses puisque Tolkien s’est montré très évasif sur la question au travers de ses œuvres. En effet, toute structure défensive isolée est fragile si elle ne fait pas partie d’un système plus global de sorte que l’intégrité d’un territoire ne repose pas que sur un unique dispositif. Il convient pour cela de remonter dans le temps pour comprendre les origines de la cité, le contexte géopolitique et les conséquences sur son intégrité telle qu’elle est décrite dans le Retour du Roi.

Après la ruine de Númenor, Isildur et Anárion furent emportés au sud ; en 3320 du Second Âge, Anárion s’installa à Minas Anor tandis qu’Isildur choisit de demeurer à Minas Ithil. Entre les deux cités-forteresses fut construit Osgiliath, la capitale du Royaume du Sud. Grâce à son implantation sur le fleuve Anduin et les plaines fertiles à proximité, dont le Pelennor, la cité se développa et devint un centre économique et politique contrairement aux deux citadelles, nichées dans les montagnes. Ces dernières étaient alors complémentaires puisqu’en 3429, quand Sauron s’empara de Minas Ithil, Anárion put organiser la défense du pays depuis Minas Anor et ainsi repousser l’ennemi à l’est, dans le Mordor. Au passage, il n’est jamais décrit la méthode employée par le seigneur maléfique, méthode qui aurait pu être étudiée de sorte à éviter à ce qu’elle soit reproduite contre Minas Anor. Il n’en fut rien et cet équilibre précieux se brisa.

En 420 du Troisième Âge, Minas Anor fut restaurée et agrandie contrairement à Minas Ithil. Pendant les siècles suivants, les rois du Gondor n’eurent de cesse d’améliorer la cité-forteresse dont l’apogée sera marqué par la construction de la Tour Blanche en 1900. Cette tour, dite d’Echtelion, marque alors un tournant pour le Gondor. D’une part pour Minas Anor, car cette construction était d’apparat, sans qualité militaire, montrant que les volontés d’embellissement l’emportaient dès lors sur les impératifs stratégiques. D’autre part pour Minas Ithil qui, ne disposant pas de la même richesse, conserva son état initial et fut condamnée à demeurer dans l’ombre de sa fastueuse sœur. L’écart devait être d’autant plus important que Minas Ithil avait essuyé un siège donc il est plus que probable que l’argent à disposition avait dû servir à la restauration et son entretien quand Minas Anor s’embellissait. L’orgueil des rois, associé à une répartition inégale des fonds du Trésor, creusa avec le temps un fossé plus large encore que le fleuve Anduin qui les séparait.

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Cette différence se solda un siècle plus tard, en 2002 du Troisième Âge, par la prise de Minas Ithil par l’ennemi pour devenir la sombre et inquiétante Minas Morgul tandis que la fière Minas Anor fut rebaptisée Minas Tirith, qui signifie la Tour de Garde en sindarin. Suite à cette défaite, la citadelle devint la dernière digue pouvant retenir les armées de Sauron puisqu’Osgiliath n’était pas fortifiée. La situation ne s’arrangea pas avec le temps, car en 2050, après la disparition d’Eärnur, le dernier Roi de Gondor, les Intendants régnèrent au nom des Rois jusqu’en 3019.

Au regard des années, il est étrange de constater que Minas Morgul soit restée mille ans aux mains des Nazguls sans qu’aucun intendant n’ait jamais essayé de la reprendre, de ce qu’on en sait… Il est tout aussi étrange de songer que sur la même période, ni Minas Tirith ni ses alentours ne furent renforcés ou consolidés de nouvelles constructions aptes à pallier à la perte de Minas Ithil. Le Rammas Echor aurait pu être surélevé ou doublé, Osgiliath aurait pu édifier un mur d’enceinte protecteur tandis qu’un autre aurait pu contenir Minas Morgul à distance à la manière de la Grande Muraille édifiée pour parer les attaques mongoles. Les autorités gondorienne auraient pu repenser leur système de défense de bien des manières au lieu de… ne rien faire et espérer que plus aucun orque ne vienne toquer à leur porte, ce qui finira par se produire au bout du compte.

Pendant le dernier millénaire du Troisième Âge, le Gondor s’affaiblit et sa population diminua. En fait, l’état de Minas Tirith est consubstantiel à celui du pays.  Avec une économie plus moribonde, des dirigeants peu soucieux, le royaume perdit de sa superbe et nul ne songea à repenser l’appareil défensif du pays qui ne reposait alors que sur sa gloire passée, à l’instar de l’Empire romain déclinant.

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