Comment créer un bon antagoniste

Alfred Hitchcock a dit : « meilleur est le méchant, meilleur est le film ». Le maître du suspens énonçait une règle ancienne de l’écriture pour tout récit, du moins pour tout récit se voulant captivant. La base d’une bonne histoire repose sur un conflit, lequel est incarné par le protagoniste, le personnage principal dont le lecteur suit les péripéties, et l’antagoniste, qui entrave la progression du protagoniste. La citation de Hitchcock pourrait être reformulée ainsi : meilleur est la qualité des obstacles, meilleure sera l’œuvre. Pour que le conflit revête de l’intensité et que le lecteur soit absorbé par l’intrigue, un bon antagoniste doit posséder plusieurs caractéristiques.

1. Une personne exceptionnelle

L’antagoniste n’est pas une personne ordinaire.

L’antagoniste cumule de nombreuse qualité au point d’être inventif et astucieux, souvent avec une particularité physique. Il est doué dans ce qu’il entreprend au point de susciter l’admiration chez le lecteur, voire le séduire. Il peut enfreindre toutes les règles sans en subir les conséquence — contrairement au protagoniste — et se distingue par une puissance incommensurable qui dépasse l’entendement.
L’antagoniste n’a pas de semblable ni de concurrent au début du récit. Il peut être affreux, sale et méchant, mais jamais antipathique. En effet, la différence compte beaucoup entre une personne qu’on déteste et une personne qu’on adore détester.
Qu’il émeuve, scandalise, irrite, mettre le lecteur hors de lui ou le dégoûte, l’antagoniste doit avoir un fort impact émotionnel sur le lecteur. Il faut créer une forme d’attente, de curiosité, qui va pousser le lecteur à poursuivre la lecture toujours plus loin pour savoir comment va évoluer le personnage, jusqu’où est-il prêt à aller pour assouvir ses désirs.
Autrement dit, l’antagoniste ne doit pas être malfaisant pour rien. Il doit avoir ses raisons, plus ou moins subtiles, mais tout compte fait solides. Un criminel qui frappe sans raison ni passion est un personnage dépourvu d’intelligence et d’intérêt. Aussi élaborés soient ses crimes, si le malfaiteur n’a pas une personnalité riche et des mobiles vraisemblables, il ne suscite pas de curiosité chez le lecteur, alors l’histoire perdra sa crédibilité et donc sa valeur.

2. Sans l’ombre d’un doute

L’antagoniste doit être crédible.

Certes, l’antagoniste est remarquable, mais gare à la caricature. Il peut être tentant de miser sur un attribut singulier (de la cruauté, de la perversité, un don pour la manipulation, et cetera…) au détriment des autres. La formule peut fonctionner, cependant elle risque d’enfermer le personnage dans une case et donc de ternir son influence sur la qualité du récit. Il faut garder à l’esprit que nul ne se voit comme mauvais, diabolique, odieux, fou ou stupide. L’antagoniste non plus, sinon rarement. Pour lui, ses actions et sa logique sont parfaitement justifiées, et sa logique doit donc être comprise par le lecteur pour éviter que sa personnalité ou ses actions semblent étranges et incohérentes.
L’essentiel consiste à ancrer les motivations de l’antagoniste dans quelque chose de crédible pour le personnage et le ton de l’histoire. Il est donc préférable d’élaborer un individu avec de multiples facettes pour les mettre en lumière à travers plusieurs scènes et de créer un personnage profondément humain avec ses propres aspirations. L’antagoniste n’en sera que plus convaincant et de fait, accentuera davantage les oppositions avec le protagoniste.
Cela dit, il est possible que certains personnages particulièrement malfaisants soient plus grandiloquents, car ce côté pompeux témoigne d’une faiblesse tragique de leur propre perception, et c’est ce qui les rend si imposants aux yeux de ceux qui s’opposent à eux.

3. Tragique proximité

Un lien fort unit l’antagoniste et le protagoniste.

Plus l’antagoniste est proche du protagoniste, plus le récit gagne en profondeur pour frôler le tragique. L’intrigue gagne en intensité s’ils se connaissent. Le protagoniste possède alors une conscience plus aiguë de la malfaisance de l’antagoniste, de son pouvoir, de son plan, et rencontre beaucoup de difficultés à faire comprendre à son entourage sa puissance. À l’inverse, sa domination peut apparaître tellement indiscutable que le protagoniste entend la surmonter à cause de l’implacabilité de l’antagoniste.
L’antagoniste ne conçoit pas de scrupules à utiliser ce qu’il connaît du protagoniste pour le retourner contre lui. Une autre méthode revient à créer de l’empathie de la part du lecteur envers l’antagoniste, pour que le tiraillement entre le protagoniste et l’antagoniste soit au paroxysme.
Mister Freeze est un ennemi redoutable de Batman. Pourtant, malgré ses méfaits et son apparence glaciale, le spectateur apprend à l’apprécier à partir du moment où on découvre que son objectif est de sauver sa femme malade. Il n’est donc pas spécialement fou ou maléfique, mais surtout dévoré par le chagrin, si bien que l’attachement à Batman est amoindri par l’empathie nourrie envers ce qui est normalement un méchant.

4. L’apparence du pouvoir

L’antagoniste est plus fort que le protagoniste.

Contrairement au protagoniste qui est souvent un simple quidam précipité dans un univers ou une aventure qu’il ne connaît pas, l’antagoniste maîtrise les codes, est charismatique et dispose de moyens considérables. Il est souvent entouré, avec un réseau de connaissance, sinon avec quantité de factotum à ses ordres, là où le protagoniste est seul et souvent sans aide. En position de force, l’antagoniste est certain de son pouvoir. Le protagoniste aura ainsi à puiser dans ses réserves, devra repousser ses limites et se surpasser pour la victoire.
La force de l’antagoniste n’est pas nécessairement physique. Il est même intéressant de travailler un paradoxe en élaborant un personnage à la fois puissant et très faible de nature. De la même manière, la méchanceté n’a pas à être traduite physiquement. Tous les psychopathes sont systématiquement décrits comme des gens normaux et sans histoires par leurs voisins quand la police ou les journalistes les interrogent suite à un drame.
L’antagoniste doit sembler tout à fait capable de gagner la bataille pour que l’issue de l’intrigue paraisse incertaine. Cette incertitude double une nouvelle fois le suspense, et donne l’opportunité d’exhiber les qualités du protagoniste, lequel gagne en intérêt pour le lecteur par contraste avec l’antagoniste.

5. Une volonté de fer

La détermination de l’antagoniste est totalement inflexible.

L’antagoniste est doué d’une confiance née d’une certitude absolue que, d’après lui, personne d’autre ne peut comprendre. Il est prêt à tout pour arriver à ses fins. Aucun sacrifice ne sera jamais trop important tant qu’il n’a pas ce qu’il souhaite. Il brille sur le plan dramatique, car pendant un temps au moins, il est actif, libre d’esprit et n’obéit à personne.
Aucun argument ne peut lui faire entendre raison ni le faire dévier de son objectif. Il ne doute jamais de ses motivations, contrairement au protagoniste qui peut faire face à de nombreux errements et hésiter à abandonner.
Cette intransigeance présente les défauts de sa qualité. Si l’antagoniste est déterminé et mobilisera d’immenses moyens, il en viendra à faire des erreurs. Son obstination peut également le conduire à être inapte au changement et à refuser de l’aide. Sa foi en son pouvoir l’empêche de se remettre en question, et donc de changer de méthode, ce qui causera sa perte puisque le protagoniste sait s’adapter et a conscience de cette nécessité.
L’antagoniste ne s’arrête jamais tant que lui et ses alliés ne sont pas définitivement vaincu.

6. À jeux égaux

L’antagoniste est aussi important que le protagoniste.

C’est le principe de l’ombre qui ne va jamais sans la lumière. L’antagoniste forme un couple avec le protagoniste, chaque action de l’un impact directement l’autre. Ils sont complémentaire même s’ils s’opposent au cours du récit.
L’antagoniste entre en résonance avec le protagoniste comme le reflet de ses qualités par les défauts qui le constituent et la manière avec laquelle il exploite et met en exergue les failles du protagoniste.
L’antagoniste incarne ce qui empêche le protagoniste de progresser, de changer et d’atteindre son objectif. Il est un obstacle externe et se sert également des obstacles internes du protagoniste. Plus l’opposition porte sur la psychologie et les failles profondes, plus la puissance et le caractère nuisible de l’antagoniste apparaît manifeste.
La caractérisation de l’antagoniste doit ainsi être aussi développée et minutieuse que celle du protagoniste. Leurs interactions n’en seront que plus riches et diverses, garantissant une plus grande implication émotionnelle et un plus grand intérêt de la part du lecteur.

7. Un duel féroce

L’opposition entre l’antagoniste et protagoniste fonde récit.

L’antagoniste et le protagoniste sont à l’origine du conflit qui donne naissance à l’histoire et à ses enjeux. L’antagoniste ne s’avère pas forcément un ennemi ni un être maléfique. Le conflit émane souvent de la volonté de la part de l’antagoniste d’obtenir la même chose que le protagoniste, ou de l’empêcher d’atteindre son objectif. Il est plus profond, plus subtil et plus original de raisonner en terme d’intérêts divergents que de nuisance intentionnelle.
Les deux personnages possèdent un système de valeurs ou une éthique différente si bien que leur opposition est inévitable et irréconciliable.
Les antagonistes les plus marquants sont ceux qui font changer les protagonistes au fil de leurs affrontements, que ce soit en les forçant à s’adapter ou en changeant irréversiblement leur vision du monde.
Ce sont des personnages complémentaires. L’antagoniste doit être digne du héros et vice versa. Ils ne peuvent pas être dissociés sur le plan global sans conséquence, car c’est généralement ce qui est au centre de l’histoire.

8. Un danger constant

L’antagoniste menace le protagoniste.

La menace n’a pas besoin d’être spectaculaire. Au contraire, le pouvoir de l’antagoniste est peu visible, voire invisible, et ce sont principalement les effets de son action qui ont une incidence sur l’existence du protagoniste. L’histoire perd tout impact émotionnel si le lecteur n’est pas convaincu que la menace contre le protagoniste est bien réelle, ou suffisamment néfaste. Cela diminue aussi l’estime des lecteurs pour le personnage, dont ils savent qu’il est seulement capable de vaincre ce méchant insignifiant.
L’antagoniste ne s’attaque pas à n’importe qui. Même si le protagoniste ne mérite pas de souffrir autant, il n’a pas son adversaire sur le dos par hasard.
Le protagoniste doit susciter la crainte en raison de son ascendant sur le protagoniste et de sa capacité à lui nuire. Ce sentiment de malaise coïncide avec une plus grande inquiétude envers le protagoniste et une augmentation des enjeux, et donc de l’intensité dramatique. Plus la vie du protagoniste est en danger, plus le récit gagne en force, de surcroît quand la menace semble à la fois redoutable et inarrêtable.

9. Un être brisé

L’antagoniste est incapable de surmonter sa faille.

L’antagoniste possède une faiblesse ou un traumatisme qui le ronge. Ce défaut explique souvent en quoi il est différent du protagoniste, et d’où il tire sa force, contrairement à l’antagoniste. Ce dernier est affaibli par la faille, son existence étant incomplète, alors qu’elle peut être la source de la puissance de l’antagoniste.
Il s’avérera incapable de se surpasser, puisque ce serait renoncer en partie à ce qui participe à son influence et à la fois admettre qu’il a ses propres faiblesses. Cette inaptitude et ce refus à évoluer ou cette volonté à demeurer provoque sa perte.
Cela nécessite de travailler le passif du personnage. Qui est-il ? D’où vient-il ? Quelles sont ses motivations ? Qu’est ce qui l’a rendu tel qu’il est aujourd’hui ? Si ces éléments ne doivent pas être révélés d’un seul coup au lecteur, sous peine de tuer instantanément toute forme de suspense, il faut bien les avoir en tête avant d’écrire.

10. Plus aucun espoir

L’échec de l’antagoniste est absolu.

L’antagoniste est totalement anéanti ou neutralisé lors de l’acte final et la résolution du conflit.
Son pouvoir dure jusqu’au dernier moment, car même s’il n’a plus de choix, l’antagoniste refuse d’abandonner. Cela correspond au moment dans l’intrigue, où par l’action du protagoniste, il ne pourra jamais atteindre son objectif. Suite à la victoire de son adversaire, il a totalement perdu, et ne peut plus nuire au protagoniste, en aucune manière.
Dans un schéma classique, on pourrait s’attendre à ce que le héros démasque le méchant, voire le tue. Il ne faut pas à sortir des sentiers battus. L’effet de surprise est la meilleure arme pour prendre de court le lecteur. Rien de tel que l’entraîner sur des fausses pistes, de laisser planer le doute sur le dénouement de l’histoire. Et pourquoi pas, peut-être qu’à la fin ce sera le méchant qui gagnera…

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2 commentaires


  1. Un article très intéressant, même s’il est très manichéen. Mais comme toujours, il faut bien connaître les règles pour pouvoir jouer avec elles. Merci pour le partage 🙂


    1. Merci d’avoir lu et commenté. 🙂 Ce sont des bases pour y voir plus clair. A chacun de donner toute l’épaisseur nécessaire aux personnages pour forger un récit plus subtil.

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